Mountaincutters et Éric Astoul

LES MORCEAUX DE PAYSAGE ENRAYAIENT L’APPAREIL-CORPS

Au fil du temps des corps à corps

En suivant le déroulé de la résidence de mountaincutters1 et d’Éric Astoul, deux notions s’en dégagent, celles des rapports aux corps et aux temps.
Le rapport au corps chez mountaincutters est accidenté, lié à des prothèses. Comme si le chaos était passé par là et que l’on assistait à une re-construction plus ou moins fragmentée. Le duo pense généralement son travail in situ, en lien avec le lieu dans lequel il évoluera. À La Borne, et en particulier chez Éric Astoul, le rapport au corps est omniprésent. Lorsqu’il tourne des jarres de grandes dimensions ; lorsqu’il manipule ses pièces au moment de l’enfournement ; lorsqu’il prépare, alimente, suit la cuisson…
Au départ, mountaincutters pensait travailler à partir « du vide avec de la terre autour », présenter une situation transitoire, un mobilier revisité avec ses formes inachevées. Une assise nous questionnant sur notre manière de l’utiliser. Les réflexions d’Éric Astoul traitent de l’utile et de l’inutile. Son intérêt pour la matière et son souhait de préserver l’aspect brut de ses pièces rejoignent ceux de mountaincutters.
En pensant au creux délimité par la terre et à des formes épousant plus ou moins celle d’un corps, Éric Astoul a tout de suite pensé à la baignoire sabot de Jean Girault2. Il a tourné une jarre et, assisté de Mélanie Mingues, en a tiré deux moules. Mountaincutters, en assemblant soit deux fois le moule de la partie basse, soit deux fois celle du haut, a réalisé des sphères légèrement décalées, aux jointures boursouflées. Le duo intervient ensuite sur ces volumes en enfonçant ou en retirant de la matière. Des crevasses et des orifices viennent percer, révéler le vide enfermé par ces ventres. Nous avons vu plus haut que mountaincutters réalise souvent des éléments pouvant s’apparenter à des prothèses. C’est également le cas ici, avec ces volumes sphériques qui, par leur taille, demandent à être portés par deux bras, collés à même le ventre. Mais le corps à corps a commencé bien avant. Tout d’abord avec le tournage de la jarre, s’est poursuivi avec le travail de la surface et de la matière, puis lorsqu’il a fallu déposer, installer, retirer les pièces dans le four Anagama dont la hauteur sous plafond est basse. Les gestes de chacun détiennent, ici, une place importante, telles des empreintes du vécu.
Des ventres, voire des carapaces lorsqu’on découvre une des jarres réalisées par Éric Astoul qui a incorporé des morceaux de terre cuite à la terre crue de son volume. Résultat conjuguant les réflexions de ce dernier à celles de mountaincutters. La fragilité de la pièce vient confirmer son aspect accidenté et transitoire. Cet assemblage, chargé de souvenirs, re-trace les expériences vécues de chaque élément.
Il est en effet, également question de temps dans cette résidence. Le temps qui s’étire au rythme des échanges entre mountaincutters et Éric Astoul. Des envois de dessins ou de photos ponctuent les séjours du duo à La Borne. Le projet évolue au fil du temps et des rencontres. Des amis céramistes participent à la recherche de l’émail qui conviendra le mieux au projet.
C’est ainsi que le céladon de Leach (3) est retenu. Émail mythique et dont la quête de toutes ses potentialités a incité, et incite encore, des céramistes à affiner leurs recherches sur de nombreuses années. Il y a bien évidement aussi le temps de l’enfournement (6 jours), celui de la cuisson (7 jours) puis du refroidissement (8 jours). Le temps du montage de l’exposition, pendant lequel chaque élément devient une partie d’un tout pour servir l’élaboration d’une installation complète.
Chacune des pièces reflète (en partie) cette histoire. Les visiteurs, tels des archéologues, pourront, au fil de leurs découvertes, la reconstituer en recomposant les morceaux.

Leïla Simon

(1) Par la suite, nous pourrons désigner mountaincutters par duo.
(2) Jean Girault, Baignoire sabot, 1817, 93,5 x 60 x 76 cm, collection du musée d’Issoudun.
(3) Recette de céladon du livre « Le livre du potier » de Bernard Leach.

 

Exposition du 2 février au 12 mars 2019.
Vernissage le samedi 2 février de 18h00 à 21h précédé d’une rencontre avec l’artiste à 17h.

Ouverture tous les jours de 11h à 18h.